Situé à quelques kilomètres à vol d’oiseau de la tour du Parlement canadien, Cyrville n’a jamais été un village proprement constitué. Il n’y avait ni maire, ni conseiller ou appareil judiciaire. Cette communauté maraîchère faisait plutôt partie du grand canton de Gloucester dans le comté de Carleton.
Nul besoin d’une carte pour la retrouver. Il suffisait pour s’y rendre de suivre les effluves se dégageant des charrettes et plus tard des camions remplis de bons légumes frais destinés à la vente au Marché By à Ottawa. Ou suivre l’odeur du fumier frais! De toute évidence, depuis l’arrivée, vers 1867, de la famille Parisien avec son expertise en jardinage, ledit village n’avait qu’une seule vocation : la production de légumes.
Le paysage reflétait justement l’activité à laquelle se vouaient ses habitants. On avait bâti les maisons et dépendances, les unes près des autres, façon de resserrer les liens autant que pour se rappeler le paysage des villages québécois lointains, quittés pour mille et une raisons. D’ailleurs, Michel Cyr se dira seigneur dans le registre paroissial, et son épouse qualifiée de Dame Octavie Deschambault, ce qui en dit long sur leur vision d’un mode de vie – le régime seigneurial – qui avait pris fin en 1854.
En provenance de Ste-Rose, près Montréal, la famille Cyr avait acheté, en septembre de l’année précédente, 200 acres en bois debout, propriété de la famille McDonnell. Michel lui-même avait dessiné le plan de son village.
C’est ce que racontaient les anciens. Ainsi, les jardins sortis de ces terres défrichées se retrouvaient derrière les maisons ou occupaient tout autre carré de terre disponible. On pouvait compter sur les doigts les pâturages et ses quelques vaches. Les chevaux de trait ou de labour étaient indispensables et le forgeron St-Georges s’occupait de les ferrer. Les chats étaient les bienvenus, les chiens libres, pas du tout.
Bien avant Joseph et Michel Cyr, à l’origine du village et par conséquent de son nom, il y avait eu les Ogilvie, d’où le nom de l’artère principale joignant le boulevard St-Laurent au chemin de Montréal. La petite histoire retient l’arrivée dans le village comme dans les rangs des Gravel, Cyr, Deschambault, Parisien, Labelle, Chabot, Carrière, Côté, Jacques, Trudel, Lavigne, Lajoie, McCauley, Tremblay. Les Labrie, Paquette, Neault, Lévesque, Kehoe, Leclerc, Mayer, Malette, Robert, Renaud, et tant d’autres.
Ils venaient des comtés environnants de Montréal, quelques-uns de la Beauce, d’autres des régions de l’Outaouais québécois. Au courant du 19e siècle, quelques familles de France, les Triolle, Mauviel, Leury, Martin, avaient poussé l’aventure jusque chez-nous.
En 1948, on comptait, au village jusque dans les rangs lointains, une cinquantaine de producteurs faisant partie de l’Association des jardiniers-maraîchers. Cependant, les gens de mon village n’étaient pas tous maraîchers.
La proximité de la capitale nationale favorisait la location de logis supplémentaires, à bon frais, avec l’établissement au coin, comme on disait, de deux épiceries-boucheries, d’un magasin général logeant le bureau de poste, d’un salon de barbier puis d’un restaurant et d’un service d’autobus pour desservir cette mince population. Les familles de passage, le temps d’un ou deux étés à s’essayer au métier de maraîcher, repartaient plus sages et moins arrogantes, laissant derrière elles un fils ou une fille s’étant liés aux descendants des premiers arrivants.
Au début, une école avait suffi pour instruire les enfants du village. Au tournant du 20e siècle, il y avait bien eu un scolasticat pour les garçons et les Filles de la Sagesse avaient aussi prodigué l’instruction nécessaire aux enfants du village. Par la suite, les Soeurs Grises de la Croix avaient pris la direction des écoles Sainte-Thérèse-de-l’Enfant-Jésus et de Saint-Joseph.
Aujourd’hui, le terrain est occupé par l’édifice du Conseil des écoles catholiques du Centre-Est au 4000, rue Labelle. Après 1960, d’autres écoles s’ajouteront en périphérie.
C’est sur les plaques de rues que les visiteurs retrouvent l’histoire de mon village : hors l’église, c’est à peu près tout ce qui reste après le passage du temps et de la rurbanisation. Vers 1950, le rattachement d’une partie de Gloucester à la ville d’Ottawa, la traversée de l’autoroute et l’abandon graduelle du dur métier de maraîcher ont favorisé un réaménagement sauvage de la localité. Enfouie sous le néon et le béton, une terre noire et généreuse pourrait aujourd’hui satisfaire toute une population en quête de «s’approvisionner et se nourrir localement». Tel est le progrès!
Seule au coeur de cet aménagement bigarré, l’église de Cyrville sert à rappeler l’existence d’une population autrefois attachée à sa façon de vivre. Pour le passant, l’imposant édifice religieux de briques blondes, situé au coin du chemin de Cyrville et de la rue renommée Michael – autrefois Michel en rappel de Michel Cyr – n’a rien d’un édifice centenaire. C’est qu’il fut construit en 1927 sur un terrain acheté de M. Eugène Cyr. Il venait remplacer la trop petite église de pierre érigée en 1872/73, sur deux arpents – situés au bout de la rue Michael près du Queensway – offerts par Michel Cyr lui-même.
La paroisse dédiée à Notre-Dame-de-Lourdes a pour fondateur M. Cyprien Triolle, professeur laïc au Collège de Bytown et ami de Mgr Guigues. Le petit sanctuaire, dont la croix est exposée derrière la présente église, servait aussi de lieu de pélerinage marial. Mais en 1887, Mgr Duhamel, archevêque du diocèse Ottawa-Hull décida de transférer le sanctuaire et son vocable, à Janeville, Eastview maintenant Vanier. Avec, disaient les anciens, l’espoir de voir la paroisse de Cyrville disparaître au profit de celle grandissante de Janeville. D’où, pendant plus de 120 années, la confusion frustrante chez les pratiquants qui, face aux portes barrées, auront choisi une église Notre-Dame-de-Lourdes à la mauvaise adresse.
Desservie depuis 1873 par les missionnaires oblats, puis les Montfortains et enfin les prêtres séculiers, la paroisse devient au cours des années le centre religieux de la région comme en font foi les multiples inscriptions dans son registre paroissial. Le père Adrien-Casimir Guillaume, prêtre français, est le premier pasteur de la paroisse tandis qu’il revient à M. Léon Dubeau, prêtre-curé, d’avoir servi le plus longtemps, soit de 1927 à 1947.
De toujours, les anciens paroissiens n’hésitent pas à visiter l’église de leur enfance, où malgré les nombreux remaniements intérieurs, ils y retrouvent l’imposante statue de la Vierge de Lourdes – datant de 1896 – détrônée de sa magnifique grotte peinte au-dessus de l’autel et installée plus près de ses suppliants.
Qui de Cyrville ne se souvient pas de la grande salle paroissiale, avec sa scène élevée et son rideau déroulant sur lequel est peint à l’huile l’ensemble disparu de la première église et ses dépendances? Les figurants avaient tôt appris à se méfier de la tombée abrupte du fameux rideau de scène!
Lieu très fréquenté, la salle se voulait l’extension de ce qui se passait «en-haut». Elle a bien servi aux pratiques de la magnifique chorale reconnue à travers l’archidiocèse d’alors, aux spectacles de fin d’année sous la direction des religieuses et enseignantes, pour les pièces de théâtre sérieusement montées par des amateurs, à tous les mouvements religieux ou cercles sociaux de l’heure. Sur de très beaux pans d’une histoire collective de 137 ans, elle peut fermer ses portes avec fierté.
À l’aube de 2010, l’église de mon enfance ne servira plus. Hors un abribus, un chemin, une circonscription électorale, Cyrville – que les voix des médias, faute d’en savoir un peu plus long sur l’histoire régionale, s’obstinent à prononcer à l’anglaise «Sirville» – le village, la paroisse et son église seront choses du passé. Mais quel beau et vibrant passé!
Penché dans le paysage bouleversé par le grand vent de la modernité, le modeste clocher annonce, depuis quelque temps, une époque révolue.

J'ai demeure dans le Village de Cyrville, sur la rue Parisien et j'etais une des etudiante a l'ecole Saint-Joseph. Beaucoup des bonnes memoires. J'ai partie de Cyrville en 1967.