Voulant découvrir en même temps qu’eux comment vivaient les itinérants d’Ottawa, j’ai décidé d’accompagner les étudiants du programme Techniques de réadaptation et de justice pénale (TRJP) de La Cité collégiale, le temps d’une nuit, lors de leur activité annuelle consistant à passer 24 heures dans la rue.
Jeudi le 22 octobre, 21h30. Je me présente au parc Dundonald, coin Lyon et Somerset, au centre-ville d’Ottawa. C’est là que les étudiants sont réunis, depuis 17h. C’est aussi là qu’ils passeront la nuit, couchés sur des boîtes en carton ou sur une bâche.
Une vingtaine de jeunes du programme de TRJP sont dispersés en petits groupes, sur le bord du trottoir. Ils discutent, café à la main, tout en bougeant tranquillement pour se garder au chaud. Le mercure frise alors le point de congélation.
Un des étudiants, André, me salue. Il se dit confiant de pouvoir passer la nuit. Bien emmitouflé sous plusieurs épaisseurs de vêtements, son point faible, dit-il, réside dans ses chaussures. Il ne porte en effet qu’une mince paire de souliers faite de toile.
La situation n’est guère mieux de mon côté. Étant à l’aube d’un déménagement, mes bottes d’hiver sont déjà mises en boîte. Mes espadrilles de cuir, malgré mes bas de laine tricotés à la main, allaient-elles me garder suffisamment au chaud?
La consigne émise par Danielle Paris, coordonnatrice du programme à La Cité, était claire : «Emmènes autant de vêtements que tu veux! Tu as aussi droit à un sac de couchage et à des couvertures», m’avait-elle lancé la veille, lorsque je lui avais signalé mon intention de prendre part à cette activité spéciale.
Pour les vêtements chauds, ça allait. Sous mon coupe-vent, je portais un chandail de coton ouaté, ainsi que deux gilets, dont un à manches longues. Mes pantalons de ski m’assuraient pour leur part une certaine chaleur au niveau des jambes. Enfin, une tuque allait garder ma tête au chaud. Je pensais que j’étais prêt à affronter la température, qui allait supposément descendre à -2 degrés Celsius, selon Environnement Canada.
Outre le froid, l’ennui semble être un autre ennemi des sans-abri. Être là, dans ce parc, à attendre que les minutes passent, est très difficile pour quelqu’un qui est habitué à un rythme plus soutenu. Cette société de consommation et de l’information dans laquelle nous vivons nous a fait oublier les vertus de ne tout simplement rien faire.
Assis sur un carton, je remarque encore une fois le Beer Store, situé tout juste en face de notre campement. Depuis le début de la soirée que je me dis qu’une boisson alcoolisée ou deux pourraient certainement me réchauffer. Ou à tout le moins, me tenir occupé. Je ne suis «itinérant» que depuis quelques heures…
Puis, à 23h30, on annonce une expédition. Quelques étudiantes ainsi que deux intervenants de l’Armée du Salut se préparent à une marche vers la rue Elgin, afin d’aller «quêter».
L’activité sert également de collecte de fonds pour un programme spécial de l’Armée du Salut, visant à trouver un toit aux itinérants de la capitale nationale. Un programme unique, de par le fait qu’il offre un suivi d’un an aux sans-abri qu’il loge, m’explique en marchant Maxime, un ancien de La Cité qui est aujourd’hui l’un des coordonnateurs à l’Armée du Salut.
La collecte n’est pas un succès, la rue Elgin étant plutôt paisible pour un jeudi soir. Par contre, la marche a certainement permis de se réchauffer un peu et de penser à autre chose qu’à Alexander Keith.
De retour à Dundonald. Quelques élèves ont quitté. André n’est plus là. D’autres préparent leurs sacs de couchage et leurs couvertures. Il est passé minuit.
Les employés de l’Armée du Salut étendent eux aussi matelas et sacs de couchage, sous la tente qu’ils ont érigée plus tôt dans la soirée. Ils passeront également la nuit à la belle étoile.
Près du groupe, je rencontre Darryl, un itinérant qui a maintenant un toit, grâce à l’Armée du Salut. Il me raconte comment cette équipe lui a sauvé la vie, il y a un an, en lui trouvant un logis. Je vois l’étoile briller dans les yeux de Darryl alors qu’il m’explique son histoire. Nous discutons pendant une bonne quinzaine de minutes.
Une dizaine de jeunes sont alignés sur le bord du trottoir, rue Somerset. Ils tentent tant bien que mal de fermer l’œil, malgré les bruits environnants, dont celui d’un gros camion balayeur chargé de nettoyer l’avenue. Quatre ou cinq autres sont toujours éveillés, cherchant une nouvelle façon de tuer le temps.
Ayant besoin de bouger, je pars pour une autre randonnée dans les rues de plus en plus désertes de la ville, en compagnie d’une étudiante. Cap sur la rue Bank, où les fêtards commencent à sortir des bars et des pubs. Il est 2h.
À travers les discussions de fin de soirée, nous passons inaperçus, Renée et moi, malgré nos accoutrements qui sont en contraste direct avec ceux des jeunes adultes, amochés par l’alcool. Certains nous jettent des regards, mais détournent vite les yeux, s’apercevant rapidement que nous ne sommes pas «des leurs». Un peu comme le vivent quotidiennement des dizaines de sans-abri.
Nous voilà de retour au point de départ. Il est 2h30, et la fatigue s’empare soudainement de moi. Je m’installe au bout du rang d’oignon, sur une toile de plastique flanquée directement sur le bord du chemin.
Sous ma couverture, prêtée par Renée – je n’avais rien apporté, pensant être capable de résister au froid seulement avec mes vêtements –, je me recroqueville. La tête sur un chandail chiffonné en boule, je réussis à m’endormir, après une vingtaine de minutes à chercher la position idéale.
Je suis habituellement ce qu’on pourrait appeler un «bon dormeur». Je fais partie de ces personnes qui ont besoin de plusieurs heures de sommeil pour récupérer, et normalement, il est très difficile de me réveiller lorsque je tombe dans les bras de Morphée.
Pas cette nuit-là. Pour l’une des rares fois de ma vie, le froid m’a tenu réveillé. Toute la nuit. Oh si, j’ai bien dormi quelques instants ici et là. Mais globalement, pas plus de 15 minutes à la fois.
L’humidité venait me chatouiller les orteils, me rappelant constamment à quel point il faisait froid – il ne faisait que -2°!
À 6h30, soit seulement quatre heures après m’être assoupi pour la première fois, je me lève, incapable de continuer. Danielle Paris vient me retrouver. «Puis?», me demande-t-elle en me frottant le dos. «C’était épouvantable», lui répondis-je, comme si je venais de sortir d’un film d’horreur.
En raison d’autres obligations, je n’ai pas pu rester jusqu’à 17h, comme le reste du groupe. Je l’aurais toutefois souhaité, afin de vivre pleinement cette expérience.
Ces quelques heures passées dans la rue m’ont certainement donné une idée de ce que les sans-abri d’Ottawa vivent quotidiennement, été comme hiver. Elles m’ont aussi éclairé sur le rôle vital que jouent les organismes comme l’Armée du Salut.
De retour devant mon ordinateur, le lendemain, je n’ai pu m’empêcher d’avoir une pensée pour ceux et celles qui, la nuit venue, déambulent dans les rues de la capitale, à la recherche d’un coin paisible. Je ne pourrai plus jamais voir ces personnes du même œil. Nos problèmes paraissent soudainement bien minimes lorsqu’on se compare à eux…